Le crassinage ou, prononcé à la normande le crachinage (ou encore le crachin) est un terme si normand qu'il est, pour ainsi dire, symbolique de notre terroir pluvieux.
Le crachin c'est donc la petite pluie fine, pénétrante et lente, comme tamisée, tombant trop souvent à Rouen pendant des journées entières qui paraissent sans fin. « Il pleut sur la ville comme il pleut dans mon coeur » dit Verlaine qui ce jour-là, a dû songer au crachin rouennais.
Qui veut garder une image typique de ce Rouen mouillé, trempé et triste, n'a qu'à se rappeler la rue et l'arcade de la Grosse Horloge, par un jour d'automne, sous la ruine de cette pluie douce, véritable brouillard condensé envahissant tout. Qu'il se balade encore sur les boulevards, sous les arbres dépouillés de leurs feuilles jaunies, au temps de la « Saint-Romain », quand les promeneurs vont patauger, sous une pluie fine tombant sans répit et dont l'humidité se mêle au relents de pétrole, d'acétylène, aux odeurs de graisse chaude des crêpes, des gauffres et des croustillons. Celui-là saura alors ce que c'est que le crachin, le vrai crachin. Et, il faut bien le dire, le crachin est nécessaire à la beauté et au décor de Rouen. Rouen, l'été, sous un soleil ardent, devient dur et rude, se découpe avec sécheresse. Combien les pinacles dentelés, les pyramides fleuronnées, les gâbles ajourés, gagnent en finesse aérienne quand ils se voilent et s'effacent sous la brume bleue du crachin ! De même, combien l'aspect moderne du Port en travail, s'élargit et s'agrandi quand la pluie brouille et recule l'horizon des collines et qu'on devine seulement les mâtures des steamers et les fils ténus du Transbordeur rayant le ciel gris.
Aussi bien, le crachin normand n'a-t-il pas ses lettres de noblesse ?
Barbey d'Aurevilly n'a-t-il pas déjà écrit dans ses Memoranda : « La Normandie n'est belle que dans les pleurs » ?
Dans Madame Bovary, quand Emma, au matin, revient de quelque rendez-vous, elle raconte qu'elle a fait la rencontre du précepteur Binet, à l'affût, dans un tonneau à demi enfoncé dans les herbes, guêtres aux mollets, la casquette enfoncée, chassant au canard sauvage, avec sa longue carabine. La conversation s'engage entre Emma et Binet.
« - Ah ! fort bien, fort bien, dit-il. Quant à moi, tel que vous me voyez, dès la pointe du jour, je suis là ; mais le temps est si crassineux, qu'à moins d'avoir la plume juste au bout de la carabine... Le temps n'est pas propice à cause de l'humidité, ajoute-t-il sournoisement, en regardant Emma, dont il soupçonne la conduite, mais il y a des personnes qui s'en arrangent ! »
Dans aucun dictionnaire classique ou lexique de la langue française même ancien, vous ne trouverez le mot crassin ou crassiner, mais il figure par contre dans tous les lexiques et les dictionnaires de patois normand.
Observateur de la température, des saisons, du régime des vents, des pluies ou de la sécheresse, le Normand, paysan ou marin, a trouvé dans son langage mille nuances pour particulariser chaque variation du temps. Souvent même, il le fait en manière d'adages ou de formules rimaillées, changeant suivant les dates et les fêtes. Il y avait dans un roman très étudié sur les moeurs cauchoises, La Cavée Malheurt, par Jean Fid, un vieux type de berger qui avait un proverbe campagnard pour tous les changements du temps. Et c'était justement observé.
Actuellement règnent encore les beaux jours, mais soyons sûrs que dans quelques mois, quand la terre normande disparaîtra encore sous son voile de brume impondérable, de brouillard et de bruine, qui est son atmosphère, quand les petites pluies tomberont inlassablement pendant des jours entiers, on répétera encore :
V'là qui r'crassine!!!